Les collections
Parce qu’un musée d’histoire contemporaine est constitué d’objets qui témoignent que « l’histoire a eu lieu » mais également d’archives et de photographies sans lesquelles la contextualisation est impossible, parce que le musée de l’Ordre détient aussi dans ces domaines des collections d’une grande richesse, il nous a semblé intéressant d’élargir désormais à ces trois domaines la rubrique de « L’objet du mois », en laissant à ceux qui en ont la charge directe le soin de les choisir et de les commenter.
Dans le but de valoriser ses collections et d’accroitre son rayonnement, le musée de l’Ordre de la Libération met progressivement en ligne ses collections sur le site internet de l’Ordre.
L'objet du mois par Lionel Dardenne, assistant de conservation
N° d’inventaire : 2025.28.1
Portrait de Maurice Halna du Fretay par Eric Henri Kennington
Eric Henri Kennington (1888-1960), ancien combattant de la Grande Guerre, sculpteur, illustrateur, artiste, était peintre officiel de la Royal Air Force. Maurice Halna du Fretay (1920-1942), Compagnon de la Libération, est l'auteur d'une extraordinaire évasion de France aux commandes de son propre avion de tourisme en novembre 1940. Parvenu en Angleterre sain et sauf, il s’engage dans les Forces aériennes françaises libres avant d’être affecté à la RAF. Sa si spectaculaire évasion fait de lui une personnalité connue à l'époque au Royaume-Uni à tel point qu'Eric Kennington a fait son portrait, ce qui ne fut le cas que de quelques pilotes français seulement (notamment Jean Demozay dont le portrait figure dans les collections du musée et François de Labouchere). Le portrait signé « E.H.K. » est réalisé en 1942, année de la disparition de Maurice Halna du Fretay, tué en combat en août lors du raid allié sur Dieppe. Il fut offert après la guerre à la mère de Maurice Halna du Fretay par les Britanniques par l’intermédiaire de leur ambassade en France.
La photographie du mois par Béatrice Parrain, responsable des collections photographiques
Le lieutenant de Sairigné à Aldershot (Hampshire, Royaume-Uni) le 10 août 1940.
Ce portrait de Gabriel Brunet de Sairigné évoque son court séjour britannique au camp d’Aldershot entre son ralliement au général de Gaulle et son odyssée africaine.
Donné par ses filles Catherine et Guillemette, il fait partie d’un important fonds photographique qui nous plonge dans le parcours de ce Compagnon de la Libération, qui fut de toutes les campagnes de la 13e demi-brigade de Légion étrangère : Narvik, Érythrée, Syrie, Bir-Hakeim, El Alamein, Tunisie, Italie, Provence et Alsace. Autant de noms évocateurs des combats de la France libre de 1940 à 1945. Il trouve la mort au combat pendant la guerre d’Indochine le 1er mars 1948.
L'archive du mois par Roxane Ritter, responsable des archives et du centre de recherche
Dans cette lettre de juillet 1940 à son épouse Annette, René Pleven donne les raisons qui l’ont conduit, au terme d’une longue réflexion, à se rallier au général de Gaulle, choix que n’approuve pas son épouse alors aux États-Unis. C’est par patriotisme qu’il rejoint de Gaulle, en dépit du fait qu’aucun grand chef n’ait accepté de prendre « la tête de la Résistance », et au nom de l’alliance franco-anglaise qu’il renonce à s’engager dans les forces canadiennes comme il l’avait d’abord envisagé.
Données par sa fille, Françoise Andlauer, les correspondances du Compagnon de la Libération René Pleven représentent plus d’une centaine de lettres adressées à sa femme tout au long de la guerre. Il s’agit à ce jour de l’ensemble de correspondances suivies le plus important conservé au musée.
Pendant la guerre, les correspondances sont aléatoires mais d’une grande importance pour les Français libres, les résistants et leurs familles qui vivent dans une inquiétude permanente. Ces lettres, lorsqu’elles ne sont pas soumises à la censure, permettent de mieux appréhender le conflit tel qu’il a été vécu de l’intérieur dans la sphère privée et celle de l’intime.
21 juillet 1940
Chère aimée,
J’ai bien reçu tes deux premières lettres du Canada, la première écrite du bateau avant l’arrivée, la seconde datée de chez Mrs Pittfield dont l’accueil qu’elle nous a fait me touche profondément.
J’ai reçu hier ton télégramme, me disant combien tu désapprouvais ma décision d’aller chez de Gaulle. J’ai tellement réfléchi avant de prendre mon parti que je suis plus attristé que je l’aurais été de toute manière par ton désaccord. Je voudrai donc t’expliquer par quelles étapes ma pensée a passé. L’idée du Royal Québec me plaisait beaucoup et m’a toujours plu, mais si elle me donnait une grande satisfaction individuelle, elle enlevait à mon geste toute portée du point de vue français. Un fusilier de plus au Royal Québec ne contribue pas autant qu’un homme de plus chez de Gaulle à prouver au gouvt français, à l’Allemagne, à l’Angleterre, aux Etats-Unis, qu’il y a quelque chose d’autre en France que les vieillards ou les gens qui exploitent leur sénilité. J’ai espéré vainement qu’un gouverneur de grande colonie, un Catroux, un Noguès prendraient la tête de la Résistance. Ils ne l’ont pas fait et alors je suis allé au seul centre de résistance français qui s’était constitué. Dobi m’y a beaucoup poussé. Tu sais que Denis m’avait précédé.
Je t’envoie ci inclus les états de services de Gaulle. Je souhaiterais que tu les montre à Jacquin. Ce sont des hommes comme de Gaulle, comme Jacquin qui auraient dû être à notre tête, pas ces vieillards gavés d’honneurs et de dîners en ville, qui n’étaient pas capables de penser avec les matériels modernes.
Je n’ai plus rien à faire aux Etats-Unis pour mon pays. Quand je le représentais là-bas, j’avais une valeur, une force, maintenant je ne peux plus qu’y revendre mes téléphones, ce qui ne sert à rien pour la guerre. Si j’avais le moindre doute, je n’aurais qu’à regarder les émigrés qui remplissent chaque bateau : les André Maurois, les Tabouis, les Jonas, les Salem, etc., etc.
J’ai cru que l’alliance franco-anglaise était une politique qui permettait à la France et à la Grande-Bretagne de rester libres, contre la mégalomanie allemande. Au nom de cette alliance, j’ai demandé aux Anglais de faire des tas de choses pour la cause commune et ils les ont consentis, ce n’est pas à l’heure du péril que je les quitterai et si nous ne sommes que quelques milliers de Français à croire qu’il faut et qu’on ne peut cesser de se battre, je serai de ceux-là. Chaque jour des hommes arrivent, qui s’échappent. Beaucoup d’aviateurs notamment. Ces volontaires sont d’une qualité d’hommes qui me plaît. Parmi eux, il y a le petit fils du maréchal Foch, mais ne il faut pas le répéter.
Toutes les idées de « comité national » etc., ont été écartées. Il n’y a pas de politiciens. Ils sont tous restés en France ou plus ou moins aux arrêts à Casablanca. Lapie est là au titre de lieutenant de Légion étrangère de retour de Narvik. Aron, le philosophe, qui écrivait dans la revue de métaphysique et de morale, est sergent dans un camp. Il y a beaucoup de pêcheurs bretons qui s’échappent sur leurs barques et j’ai trouvé un lieutenant de Boislambert, chasseur de grand fauve, qui était un copain de Roland XXX et de XXX …
M. Guéritte a formé un comité de Français de Grande-Bretagne, dont il a pris la tête et qui travaille en communauté avec nous en réunissant les gens qui sont trop âgés pour s’engager.
Roland a reçu un télégramme de Suzy ainsi conçu : « momentanément réunis… Pensez à nous Henri XXX - Suzy – Escarra. » Henri est donc définitivement en territoire non occupé. Profite de ce que tu es aux Etats-Unis pour leur écrire chez Suzy à Uzès. Tu pourras par lui avoir des nouvelles de tous. Je voudrais savoir si Henri est toujours manquant. Tu peux écrire par le clipper et leur donner une adresse aux Etats-Unis.
Toutes les missions et l’Ambassade sont reparties pour la France avant-hier, sur le commandement de Castellane. Corbin et Cambon sont restés ici, comme des citoyens privés. V… pense à s’enrôler, sa classe devant être enregistrée en août.
Dis-moi quelles sont les difficultés que tu prévois pour ton retour.
J’aimerai savoir ce que Jacquin compte faire. Il aurait une telle unité à commander ici.
Je t’embrasse, chère aimée, de tout mon être.
René

